Poésie en traduction
Défense d’afficher
Auteur : Jorgenrique Adoum – Traducteur : Benjamin Aguilar Laguierce
Tu te réveilles presquadavre quand le réveil te l’ordonne,
le jour ne t’attend pas, il y a tant de contremaître à mesurer
le millimètre du centime que tu fais mettre en retard,
tu bois les restes du café d’hier et tu sors
consuétudinaire INTERDIT DE TOURNER À GAUCHE
et presque PELOUSE INTERDITE tu marches sur le gazon
parce que tu as manqué de trébucher, puis tu avances, citoyen
et durable, INTERDIT DE TRAVERSER sans savoir de quel côté
aller ni pourquoi INTERDIT DE SE GARER parce que tu ne peux pas
arrêter la machine infatigable de ton doigt
juste parce qu’une écharde s’est logée dans ton âme,
OBÉISSEZ À LA POLICE comme ça c’est plus facile, dis bonjour,
dis oui, dis d’accord DÉFENSE DE PARLER AU CHAUFFEUR
en t’ôtant docilement le chapeau stupéfait
FAITES LA QUEUE annonce ton hérétique besoin
de travailler dans tout et n’importe quoi PAS DE POSTE DISPONIBLE,
peut-être l’année prochaine dans l’après-midi, mais on ne te laisse pas
remettre à demain ce que tu peux mourir aujourd’hui
et tu te retiens et tu reviendras quand on te convoquera
INTERDIT D’UTILISER L’ASCENSEUR POUR DESCENDRE
avec tes jambes, c’est pour ça que tu les as gratuitement depuis le dernier accident
RÉCLAMATIONS REFUSÉES pour que tu ailles de guerre
en guerre avec ton hymne national SOURIEZ, ton petit drapeau,
la patrie à laquelle tu dois tant, comme tout le monde,
mais fais attention, pauvre imbécile : en pensant à la métaphysique
décousue tu allais entrer dans un parc public
DÉFENSE D’ENTRER, zone stratégique, toi,
noir humain, chien civique, civil, SILENCE, et tu sais
que tu ne dois pas PORT D’ARMES INTERDIT, ça aussi
on le sait les projets d’amour aussi, les arômes
futurs, la sirène de six heures n’a pas encore sonné
LISEZ LES SÉLECTIONS BUVEZ COCA-COLA INTERDIT DE CRACHER
homme libre de ce pays libre du monde libre,
et tu obéis aux attelages formidables des journaux
reconnaissant : d’autres pensent à ta place et se donnent de la peine
pour que tu restes libre, ne t’appelle pas TÉLÉPHONE INTERDIT
juste pour que quelqu’un prenne de
tes nouvelles INTERDIT DE RECEVOIR DES INVITÉS DANS LES CHAMBRES,
qu’ils n’aillent pas te croire malade, RASSEMBLEMENTS INTERDITS,
parce que toi, individu, isolé, abattu, le ventre
collé au palais qui a goût de médaille, tu es inoffensif ;
éteins plutôt la lumière, remets à un autre jour les rancœurs,
mets-toi en couvre-feu, enfonce-toi en toi, prolonge-toi
en dormant pour te matiner à nouveau, héroïque
par pur entêtement, pour lire les nouvelles instructions
pour aujourd’hui comme un état de siège : interdit de
détenir des livres de Marx et d’autres livres, interdit de se coiffer
comme on veut, interdiction d’aller en Chine, interdiction
de s’embrasser dans les parcs, interdiction d’avoir des photos
du Che, de nommer le Che, de lire le Che et autres auteurs,
interdites les jupes courtes, les films suédois,
les chansons de Bob Dylan, les dessins de Siné,
interdiction de dire du mal du gouvernement, interdiction
d’informer sur les groupes subversifs, interdites
toutes les manifestations, est déclarée illégale la lutte
des classes a dit le président, et tu restes là, à supporter
lâchement, juste parce que ton instinct, lui aussi,
qui l’eut cru, a collé sa propre pancarte : DÉFENSE DE MOURIR.
© Original en espagnol : Fundación Jorgenrique Adoum, 1973
© Pour la traduction : Benjamin Aguilar Laguierce, 2020-2025
« Défense d’afficher » (« Prohibido fijar carteles ») est un poème de l’auteur équatorien Jorgenrique Adoum publié dans le recueil de poèmes Informe personal sobre la situación en 1973 et dans No son todos los que están… en 1979.
Jorgenrique Adoum (1926-2009). Fils d’immigrés libanais, Adoum naît le 29 juin 1926 à Ambato, capitale de la province de Tungurahua, au cœur des Andes. Cette double identité de fait se voit annulée par la volonté d’un Adoum qui, dès sa plus tendre enfance, se définit en tant qu’indigène non pas de sang mais de cœur. Élevé « à la dure » par un père libanais qui utilisait ses services de secrétaire (rédaction, correction et traduction de ses ouvrages de médecine ésotérique), Jorge Enrique est scolarisé au lycée Mejía de la capitale équatorienne, Quito, où il fera ses armes sur le plan de la formation littéraire. Mais la présence pesante du père, qui ne s’est jamais véritablement adapté à la culture équatorienne, devient rapidement oppressante au point que Jorge Enrique Adoum décide de poursuivre ses études de droit à l’université de Santiago du Chili.
Adoum établit un manifeste d’écriture narrativo-poétique. Désormais, sa langue d’écriture ne sera plus l’espagnol, mais le post-espagnol, l’expression idiolectale de l’Équateur par laquelle il s’affranchit de tous les pères : celui qui lui a donné la vie, celui qui lui a donné la littérature, et surtout celui qui lui a donné la langue.
Par ce procédé d’écriture total (à la fois syntaxique, terminologique, idéologique, idiolectal et technolectal), Adoum érige la langue parlée de l’Équateur au rang de littérature, ce qui n’avait pas été fait auparavant. La langue telle qu’elle est parlée en Équateur devient véhicule littéraire et objet de littérature, une façon de s’identifier à sa terre, un motif constant dans son œuvre, qu’elle soit poétique, narrative ou d’essai.